IMAMAT FEMME SENSDUMONDE

Actualité des débats de la théologie musulmane

L’imamat de la femme.

Quels sont les arguments et contre-arguments autour de l’imamat des femmes ?

Du polythéisme au monothéisme, les Hommes ont en grande partie toujours accompli le service Divin ou des rites religieux comme les offices, les cérémonies en tous genres, etc. Ces dogmes sont-ils pour autant considérés comme inégalitaires, discriminatoires, ou misogynes du point de vue de la femme ? Quelle est réellement la place de la Femme dans la religion de l’islam ? Et dans celui de son avenir ?

En août 2016, Sherin Khankan a inauguré la première mosquée pour femmes en Europe. Depuis Copenhague, au Danemark, cette femme milite pour une relecture progressiste du Coran, redonnant notamment une place à la Femme.

Dans le monde religieux, il n’y aurait pas lieu de lutter contre le sexisme car tout a été établi, dit et écrit depuis la source, même si cette dernière est considérée comme machiste au grand dam des femmes féministes et de quelques hommes également. Quand bien même les femmes font partie des religions dans un cadre éducatif, familial, et autres, nonobstant leurs devoirs religieux, des velléités de réformes, elles n’ont aucun pouvoir de décision et restent écartées des ministères ordonnés. Qu’en est-il alors de cette forme d’émancipation ? Et quels sont les enjeux d’un modèle féminin dans l’Islam ? Notons que l’essor d’un féminisme religieux, en particulier islamique, provoque de vives controverses au sein des mouvements féministes occidentaux, traditionnellement ancrés dans une perspective laïque.

Remontons aux sources : il y a eu des femmes qui ont été des « lumières spirituelles ». J’aimerais mentionner l’importance de Oum Waraqa Bint Abdallah. Elle était ansârite (compagnonne du prophète de l’islam) et originaire de Médine. Cette femme dévotionnelle à qui Mohammed avait donné certains enseignements, connaissait le Coran par cœur ; il l’autorisa même à diriger la prière dans sa maisonnée et à avoir son propre muezzin, selon un hadith rapporté par Abu Dawoud.

Oum Waraqa Bint Abdallah sensdumonde

Il y a controverse bien évidemment. Soulignons que le Coran ne stipule en aucun cas l’imamat de l’homme ni de la femme, comme le fait remarquer également l’auteure Asma Lamrabet dans Islam et femmes : les questions qui fâchent.

Cependant, une femme peut-elle conduire la prière et, surtout, le peut-elle pour une assemblée mixte, en dehors du cercle familial ? Pour la majorité des oulémas, une femme peut diriger uniquement d’autres femmes en prière (comme le firent Aïcha et Oum Salama, épouses de Mohammed); mais elle ne peut le faire pour des hommes/ Shaikh Al-‘Uthaymin dit dans Sharh Al-Mumti’ (2/145) : « La prière n’est pas valide pour un homme derrière une femme.» Le hadith de Abu Bakra, rapportait l’imam Al-Bukhari, souligne également que « Jamais ne réussira un peuple qui confie ses affaires à une femme. »

Aucun consensus n'apparaît donc ici; une façon très manichéenne de trancher le propos. Et pourtant le cas de cette imame, à l’époque du Prophète, a fait jurisprudence chez certains exégètes, qui s’y réfèrent pour autoriser l’imamat tant aux hommes que pour les femmes. Un hadith célèbre évoque ce cas : « Prenez pour imam celui d’entre vous qui connaît le mieux le Coran. »  Ce qui prouve que les avis divergent selon les interprétations de chacun et chacune.

En référence aux cours : Sheikh Al Fawzan, érudit islamique et le mufti Abdel’Aziz Al-Sheikh, ont bien précisé qu’il est permis aux femmes de diriger la prière du Tarawih (prières du soir), entre autres, mais de la faire uniquement entre elles, à huis-clos et nullement dans une mosquée.

Cela relève du blasphème de se prétendre Imam(e) pour tous, et très insultant pour le Prophète qui a bien dit : « une femme ne dirige pas un homme dans la prière. » Ces érudits ont bien évidemment évoqué le cas de Oum Wara bint Abdallah, qui a bien mené des prières chez elle, mais qui est toujours restée derrière l’homme. Sheikh Al Fawzan pointe du doigt les féministes ignorantes et sans pudeur qui ont osé fustiger le hadith d’Abu Bakra, compagnon du prophète, cité plus haut. Notons qu'Abu Bakra a, tout de même, rapporté 132 hadiths du Prophète qui ont été relayés notamment par Al-Bukhari et Muslim.

Dans le livre Islam et Femmes d'Asma Lamrabet, l’auteure met bien en exergue le fait qu’il n'y ait aucun texte concret ni preuves théologiques sur la question. La majorité des arguments en faveur d’une interdiction de l’imamat des femmes tourne autour de deux points : d’abord l’absence de cette pratique chez les premiers musulmans et les prédécesseurs des premières générations, et surtout l’indécence de la position physique courbée des femmes qui doivent guider les prières et se placer devant les hommes; ces derniers en perdraient tout contrôle et notion de leur rang, donnant libre cours à leur imaginaire et pulsions.

IMAM Zayn al-'Abidin sensdumonde

De ce fait, notons que malgré tout, les féministes religieuses se heurtent encore à de nombreuses impasses, sachant qu’il n’y aucun clergé dans l’islam sunnite et que le patriarcat y demeure bien ancré en faveur du sexe fort. Malheureusement pour elles, elles ne possèdent que leur propre bâton de pèlerin, qui manque gravement de privilèges.

Ces femmes « imames » veulent être présentes sans revendiquer la place patriarcale de l’Iman tel qu’il est vu par le Prophète. Elles souhaitent institutionnaliser un message plus spirituel tirant vers le soufisme pour combattre l’islamophobie et défendre un islam progressiste, en faveur du pluralisme régnant de la séparation du politique et du religieux. Sans prôner le féminisme islamique, elles revendiquent l’égalité hommes-femmes pour que l’exercice du culte soit intégré dans le monde des femmes musulmanes.

Ce qui énerve certains penseurs, exégètes, c’est qu’elles pointent du doigt le doute sur la transmission des hadiths comme ceux de Abu Bakra, encore une fois ! Et pourtant encensé dans le dialogue islamique - alors que le prophète a bien dit de ne pas critiquer ses compagnons et qu’ils sont dignes de confiance d’après les hadiths. Al-Qadhi Abu Bakr ibn Al-‘Arabi dit, dans ‘Al-Awasim min Al-Qawasim : « les compagnons du Prophète sont tous dignes de confiance car Allah et Son prophète (salallahu’ alayhi wasalam : que la paix d'Allah et ses bénédictions soient sur lui) ont témoigné pour eux, il n’y a qu’un pervers égaré (zindiq) qui ne leur donne pas ce rang ». Et il n’est pas le seul a faire référence à cela. Ibn Kathir affirme la même chose dans Ba’ith Al-Hathith ainsi que l’imam du hadith Ibn Hajar, dans Al-Isaba,…

Cependant, la fiabilité d’Abu Bakra aussi bien que le contenu du hadith sont, pour le Conseil Canadien des Femmes Musulmanes, inacceptables. En effet, il est répertorié que sous le règne d’Omar, fils d’Al Khattab (2ème calife), Abu Bakra est connu pour avoir accusé un couple musulman d’adultère sans en fournir les témoignages nécessaires. « Il reçut quatre-vingts coups de fouet pour avoir porté cette accusation mensongère, sans pour autant s’être repenti. » Cette histoire est rapportée par At-Tabarani dans sa biographie de Shibl ibn Ma’bad, ainsi que par Al-Bayhaqi et Al-Hakim.  

Le fait que Abu Bakra ne soit pas revenu sur son témoignage ne signifie pas qu’il ne se soit pas repenti, et c’est la bonne opinion que le musulman doit avoir de lui; car Abu Bakra veillait à faire tout ce qui le rapprochait d’Allah. Nous avons le témoignage du prophète (salallahu’ alayhi wasalam) à ce sujet lorsqu’il lui a dit : « Qu’Allah augmente encore ton intérêt pour la prière (c'est dans le hadith) mais ne recommence pas.» (Sahih Al-Jami’). Le fait qu’il ait été fouetté n’enlève rien à son rang, car il n’a pas été fouetté pour un péché, mais seulement parce que le nombre de témoins nécessaires n’a pas été atteint. 

Je ne vais pas m’attarder sur cette croisade, d’autant plus qu'il est pratiquement impossible d'arbitrer paroles contre paroles dans ce cas, pour ne pas dire arguments contre arguments.

Abu bakr sensdumonde

Il y a quand même ceux qui prêchent la cause des femmes et qui sous-entendent « une inégalité inventée » ou encore un mythe non disruptif. Le Cheikh Khaled Bentounès, chef spirituel de la confrérie soufie Al-Alawiya, est quant à lui engagé depuis longtemps pour la cause des femmes en islam. Dès 2003, il expliquait que le voile n’était pas une obligation religieuse, mais une simple recommandation à inscrire dans un contexte historique. Pour lui, une lecture du Coran est possible : « cette inégalité n’existait pas au départ. C’est après que les hommes se sont accaparé des droits et ont même inventé des hadiths sur le prophète Mohammed qui sont mensongers ». « Les femmes sont vecteurs de paix », cite Khaled Bentounès (saphirnews.com-2014). Il prône aussi l’accès des femmes à des fonctions d’autorité : le Prophète, rappelle-t-il,  avait bien confié la police des marchés à une femme !

Sherin Khankan, imame et enseignante dans une académie islamique, raconte dans une interview sa découverte du soufisme par Ibn Arabi, Rabia al Adawiyya (l’une des fondatrices du soufisme), Rumi, Al-Ghazali, etc/, ainsi que la genèse de son engagement de musulmane féministe.

Au lieu de diaboliser celles et ceux qui voient les choses d’une manière différente, on devrait les inviter au dialogue, souligne-t-elle. Sherin présente sa mosquée : Mariam comme une « maison inclusive » fondée sur le soufisme et ouverte à tous les mouvements musulmans dont elle est l’imame.  Nous avons appris en cours que l’imam (foi, également), est le titre désignant, au sens strict, la personne qui guide la prière. Plus généralement, un imam guide une congrégation ou une communauté et il peut apporter un éclairage de l’islam spirituel envers les fidèles.

Sherin veut remettre en cause les structures patriarcales des institutions religieuses. Elle se demandait « pourquoi ne pas mener la prière ? ». A Médine, les femmes, Aïcha et Oum Salama, guidaient la prière proclame t-elle, sans oublier les hadiths à propos d’Oum Waraqa qui le faisait sciemment. Sherin aurait pu prendre le terme moins controversé de « khatibah » (personne qui délivre la khutba, sermon de la prière du vendredi) au lieu de Imame, à sa guise !?

Cela dit tout est effort d’interprétation, d’arguments, on le sait; il n'existe pas de clergé dans l'islam sunnite. Donc le Coran est défini, pratiqué et interprété de façons très différentes. C'est pourquoi il y a quatre, voire cinq écoles juridiques si l'on inclut le chiisme : c'est un principe islamique que la possibilité d'avoir différentes opinions. Certains versets ont été révélés à une époque donnée et dans un contexte spécifique ; certains sont universels, d'autres non. Par exemple, on a vu aussi dans le cours, un verset sur l'héritage qui dit que les hommes méritent plus que les femmes. À l'époque du Prophète, les hommes héritaient davantage car ils étaient responsables de leur famille et de leur épouse. Maintenant, dans beaucoup de familles, ce sont les femmes qui sont responsables des questions financières. Sherin, à ce propos, précise que le verset n'est donc plus pertinent. Il faut le lire comme une métaphore, et non de manière littérale.

Les avis des savants sont divergents à ce sujet (cf. Al-Fiqh al-islâmî wa adillatuh, tome 2, p. 1194) : Jurisprudence 
– d'après les écoles hanafites et surtout malikites, il vaut mieux qu'elles fassent leur prière séparément.


– d'après les écoles hanbalites (d'après un des deux avis relatés) et surtout shâfi'ite, il est mieux qu'elles accomplissent alors leur prière en groupe (jamâ'ah), sous la direction de l'une d'entre-elles : celle-ci se placera cependant dans la même rangée que ses sœurs et non pas seule sur la rangée de devant par rapport aux autres rangées. Il faut cependant qu'aucun homme qui n'est ni le mari ni le proche parent de cette femme soit présent qui entende alors sa voix.

Sherin est-elle dans une sorte de « Post-modernité » ? Elle ne serait pas la seule; la doctorante en islamologie Kahina Bahloul, a pour projet de créer la mosquée Fatima. Lieu de culte dédié à un islam réformateur, la mosquée Fatima sera inclusive; c'est-à-dire avec une salle de prière mixte, et des imams de sexe indifféremment masculin ou féminin. Elle s'inspire en cela de la mosquée inclusive et syncrétique Ibn Rushd-Goethe à Berlin, tout en étant légèrement plus conservatrice afin de correspondre aux attentes de nombreux musulmans, qui préfèrent notamment que femmes et hommes soient de part et d'autre de la salle de prière et non pas mélangés. La mosquée n'est encore qu'à l'état de projet, le lieu faisant défaut. Un autre projet de mosquée libérale à Paris est porté par les fondatrices du mouvement Voix pour un islam éclairé : Eva Janadin, spécialiste du mutazilisme (la branche rationaliste de l'islam), et Anne-Sophie Monsinay, proche de la mystique soufie. Les deux femmes entendent créer la mosquée Simorgh (oiseau de la mythologie perse), inclusive également, afin de proposer une alternative cultuelle à l'orthopraxie traditionnaliste, en insistant sur la spiritualité mystique et la réflexion dans l'islam.

SHERIN KHANKAN SENSDUMONDE

Des femmes imames - résolument pas en odeur de sainteté - cristallisent à elles seules les débats. Et pourtant il n’y a  pas de religion féministe, ni de féminisme intrinsèquement religieux. Ces Imames veulent cependant réformer la religion, entre autres, pour faire reculer le terrorisme, les idées reçues ou, peut-être obtenir une suprématie ? Sont-elles alors les avant-gardistes du monde musulman politique ou pas ? Ces porte-voix renvoient l’écho sous-jacent de l’air du temps, d’une contemporanéité mais pour combien de temps ? Il y a le reflet d’une époque ancestrale qui secoue bel et bien les mentalités nouvelles comme anciennes sur les rôles imposés de l’homme et celui de la femme; il s'agit pourtant d'une affaire en mutation à prendre sérieusement en considération car elle risque d'impacter fortement l'islam où la frontière entre hommes et femmes est loin d'être ténue. 

Comment doit s'organiser cette nouvelle mouvance au sein de l'islam ? Selon moi, les femmes dans l'islam devraient avoir "leur propre magistère" en ayant des lieux de prières exclusifs à elles pour être dirigées logiquement par l'une d'elles, une imame, en conséquence. Cela  éviterait des questions d'ordre politique et social comme des questions de mœurs sexuelles, suscitant des débats infertiles entre les partis et entre les fidèles. Elles ne peuvent en revanche nullement casser le sacré de cette "institution mère", la dépoussiérer ou l'instaurer de pare-feux pour se terrer dans une nouvelle religiosité au pouvoir féminin, d’un « girl power ». Car pourquoi défaire ce qu'a dit le Prophète : « une femme ne dirige pas un homme dans la prière » ? Les opposants à l'imamat de la femme avancent également que la prière de la femme devant des hommes est une fitnah, c'est-à-dire une incitation au péché. Ils mentionnent un hadith dans lequel le Prophète aurait dit que les femmes constituaient la plus grande tentation (fitnah) dans la  vie  d'un homme.

L’islam n’est-elle pas une religion d’amour ? Alors mettons de côté les rivalités sempiternelles hommes-femmes, ce n’est pas un sujet passionnel encore moins pour y faire un procès d’intention vu le climat religieux-social qui règne aujourd’hui dans notre Monde, car de toute façon, comme il y a des Hommes de Dieu, il y a des Femmes de Dieu, mais à leur manière.

Laurent Adicéam-Dixit